Vitrail

By Laurent Tailhade

Written 1891-01-01 - 1891-01-01

Un crépuscule d'or baigne le sanctuaire.

Dans la nef où s'inscrit l'orgueil obituaire

Des châsses, les prélats d'ivoire et de granit

Joignent leurs mains que fit un dévot statuaire.

Tenant la crosse avec le sigillum bénit,

Les Anges éplorés se voilent de leurs ailes

Près des enfeus royaux dont l'albâtre jaunit.

Sur des coussins de marbre noir, les damoiselles

S'agenouillent, un long rosaire entre leurs doigts,

Blondes, parmi les lis, Amour, que tu cisèles :

Ce pendant que, le front cerné d'amicts étroits

Et susurrant une oraison mélancolique,

Des moines sont pâmés à l'ombre de la Croix.

Un soir de flamme et d'or hante la basilique,

Ravivant les émaux ternis et les couleurs

Ancestrales de l'édifice catholique.

Et soudain — cuivre, azur, pourpre chère aux douleurs,

— Le vitrail que nul art terrestre ne profane

Jette sur le parvis d'incandescentes fleurs.

Car l'ensoleillement du coucher diaphane

Dans l'ogive où s'exalte un merveilleux concept

Intègre des lueurs d'ambre et de cymophane.

Les douze Apôtres, les cinq Prophètes, les sept

Sages appuyés sur les Vertus cardinales

Se profilent en la rosace du transsept.

Améthystes ! Béryls ! Sardoines ! Virginales

Émeraudes au front chenu des Confesseurs

Montrant le Livre où sont inscrites leurs annales.

Les Martyrs en surplis d'écarlate, les sœurs

Marthe et Marie aux pieds du Maître qui s'incline

Et le vol blanc des Séraphins intercesseurs.

Bernard dans les vallons, Benoît sur la colline ;

Les Sibylles qu'Arnaud de Moles attesta

Près du Roi Christ féru du coup de javeline.

Et plus haut — en plein ciel — un chœur d'enfants porte à

Notre-Dame, sur le vélin des banderoles,

Ces mots d'amour : « Ave, felix cœli Porta ! »

Telle, incarnant aux yeux les divines paroles,

Chaque verrière dans l'or mystique reluit,

Comme un jardin semé d'aveuglantes corolles.

Mais l'ombre gagne et le vain prestige s'enfuit

Et les arceaux quittés n'ont plus de fleurs écloses

Pour les répandre sur la robe de la Nuit :

La sacrilège Nuit par qui meurent les Roses.