Vive gambetta !

By Gustave Philippon

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Je me souviens du jour où l'écho répéta

Pour la première fois ton nom, ô Gambetta !

La France subissait la dictature ignoble

Du dernier scélérat que le crime ait fait noble.

La jeunesse en ce jour a senti que le sang

Faisait battre le cœur, et l'espoir, renaissant,

Au prolétaire mit un sourire la lèvre ;

De la gauche les lions se sentirent la fièvre,

Et leurs vieux partisans s'accostaient ébahis :

A peine s'ils savaient ce nom de leur pays !

Mais les plus entêtés durent bien reconnaître

Que les gens de la gauche avaient trouvé leur maître,

Et qu'ils étaient usés, et qu'ils devenaient vieux,

Et ton génie en fit un peuple d'envieux.

Sous des airs effarés, cachant mal leur colère,

Ils rêvèrent de toi comme de ministère.

Mais voyant des amis en d'indignes rivaux,

Tu leur tendis la main, homme de temps nouveaux !

Et les traîtres futurs, en se crispant la face,

Donnaient l'air d'un sourire à leur laide grimace.

Quand l'aigle de l'Empire, au combat de Sedan,

Alla crever enfin, rassasié de sang,

Comme des chiens ayant d'un maître l'habitude,

Ils coururent encor se mettre en servitude

Et prirent pour idole un sot ambitieux,

Général aimant moins son pays que les cieux.

Afin de savourer du pouvoir les ivresses,

Connaissant ta vigueur autant que leurs faiblesses,

Pour attacher en paix des mensonges aux murs,

Il fallait se grouper entre compères sûrs

Et te mentir avant de mentir à la foule ;

Car, jaloux, ils savaient, comme elle, que le moule

Où Dieu t'avait pétri fut celui qui lui sert

A doter les pays de leurs hommes de fer ;

Et pour t'éloigner d'eux et de nous, Jules Favre

Te jura de léguer au peuple son cadavre,

De lutter l'arme en main sur le dernier pavé,

S'il devait à ce prix voir son pays sauvé,

Et tu quittas Paris, laissant ta confiance

A celui qui plus tard a démembré la France

Sans honte, quand l'oiseau, faible contre un enfant

Qui lui prend ses petits, de son bec défend.

Vos masques vont tomber, avocassiers et cuistres,

Dont la lèvre se plisse en sourires sinistres.

Tremblez ! il nous dira toute la vérité,

Celui que le soldat nomme son député.

Courage, Gambetta, les jeunes se souviennent !

Marche en avant toujours, leurs forces te soutiennent.

Ils ont remis ton nom dans l'urne du scrutin :

A la Chambre tu peux dresser un front hautain.

Ah ! n'en épargne aucun, l'homme qui ment est traître.

Démasque l'imposteur qui mentit comme un prêtre,

Capitulard maudit, vaincu de parti pris !

Et prétend que c'est toi qui compromis Paris,

Moi je suis Parisien et l'appelle parjure.

Qu'il étouffe en voulant sur toi cracher l'injure ;

Qu'il se brise, impuissant, contre la vérité.

Chaque fois que sa bouche à tes pieds a jeté

Un mensonge nouveau, plus haut la renommée

A proclamé ton nom, et ta figure aimée

Se dressa dédaigneuse aux jeunes indignés.

— Vous tous, que les honneurs n'avaient pas épargnés,

De vos abus il faut enfin nous rendre compte ;

Avant d'être oubliés, il faut rougir de honte,

Vous aussi qui, gaiement, faites des calembourgs,

Pendant que de Paris brûlent les cent faubourgs !

— A celui qui t'accuse avec la même audace

Qu'il mettait à flatter, jadis, la populace,

Massacrée aujourd'hui, montre cet égaré

Qui tombe, combattant près d'un homme taré,

Et ce fils qu'une femme a trouvé, froid cadavre,

En fouillant dans les morts. Ce spectacle le navre ;

Sans doute il reconnait ses anciens électeurs

Pour qui furent écrits tant de discours flatteurs ?

« Non, dit-il, ces bandits sont d'ignobles victimes,

Des monstres qui voulaient, avant leurs hideux crimes,

En masse se ruer, courir sus aux Prussiens,

Se donner Trochu comme meute de chiens,

Périr pour conserver Metz, Strasbourg à la France,

Vils troupeaux de pochards et guerriers à outrance ! »

Ah ! que la foudre, enfin, vous réduise à néant

Avec les égorgeurs de Metz et de Sedan !

Un nom est resté pur après tant de misère ;

C'est un nom qui pour moi restera cri de guerre,

Que je chante aujourd'hui, nom d'un républicain

Qui dans le sang français n'a pas trempé la main ;

C'est le nom de celui qui rêve la vengeance,

Qui voulait conserver tous ses fils à la France,

Qui du feu dans le sein, non des larmes à l'œil,

Aurait péri plutôt que de la voir en deuil ;

Qui d'un ancien Gaulois avait encor la sève,

Ne signant de traité qu'ayant au poing son glaive,

Le front ceint de lauriers, d'une main de vainqueur,

Ou bien du dernier sang échappé de son cœur !