Vivre

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Répandant l'ironie à flots,

Zola, dans son tragique livre,

Nous émeut, avec des sanglots,

Sur la joie affreuse de vivre.

Je ne suis pas de son avis.

Non, la vie est robuste et saine :

J'en atteste mes yeux, ravis

D'avoir vu l'éternelle scène !

Enfant, ignorant de l'affront

Et de la trompeuse chimère,

Sentir se presser sur son front

Les divins baisers de sa mère ;

Jeune homme, ébloui par le jour

Et tout déchiré de blessures

Par les dents folles de l'Amour,

Chérir ses cruelles morsures ;

Puis s'éveiller, penser, vouloir,

Avoir des charbons sur la bouche

Et quitter le doux nonchaloir

Pour quelque tâche âpre et farouche ;

Devenir plus fort et plus pur ;

Savourer la souffrance même

Ouvrant pour nous un ciel obscur,

Ainsi qu'un céleste poëme ;

Aimer, sentir auprès de soi

La compagne chaste et fidèle

Qui chasse le troublant effroi ;

Voir son bon sourire, et près d'elle,

Cependant que fouettant l'air bleu,

Au dehors la bise soupire,

Dans un fauteuil, auprès du feu,

Lire le bienveillant Shakspere ;

O bonheur ! moment triomphant

Qui lave toute ignominie !

Voir dans les yeux d'un cher enfant

S'allumer l'éclair du génie ;

Être un doux ouvrier soumis ;

Entrevoir Dieu dans la nature

Et causer avec ses amis

De l'immortalité future ;

Du doute qui nous désola

Faire l'espoir qui nous enivre,

Oh ! croyez-le, mon cher Zola,

Cela vaut la peine de vivre !