Vivres

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Je hais plus, et j'aime à la fois

Plus, la Nature maternelle,

Et marâtre, depuis qu'en elle

Il me semble entendre ta voix.

C'est peut-être que son dictame,

Afin de me paraître cher,

S'est élaboré de ton âme,

Comme son rameau, de ta chair !

Oh ! les bourgeons, les fleurs, l'écume coralline

Que la sève au printemps, verse sur les pommiers,

C'est la chair et le sang des morts que vous aimiez ;

Le cimetière est là, debout, sur la colline.

Ils sont dans les lilas et dans les marronniers

Aux bouquets flamboyants comme des girandoles ;

Ils sont dans les jasmins, dont les odeurs sont folles,

C'est la chair, et le sang, des morts que vous aimiez !

Le vent prend le parfum sur son aile, et dans l'âme

L'entre profondément, jusqu'à noyer le cœur,

Puis murmure à l'oreille en un frisson vainqueur :

« Oh ! les amours d'hier, que ton regret réclame !…,

Elles sont dans les lis et dans les citronniers

Aux calices fermés comme des cassolettes ;

Elles sont dans l'œillet et dans les violettes,

C'est la chair et le sang des morts que vous aimiez ! »