Voix derrière la haie

By Pierre Quillard

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

Les sarments rampaient entre les pierres

Ou montaient au tronc rugueux des ormes,

Tordus et noués en nœuds difformes

Comme des orvets et des vipères.

Courbés sous le fouet des rois avares,

Nous avons versé nos pleurs, nos peines ;

Nous avons ouvert nos pâles veines,

Nous avons nourri les vignes rares ;

Nous avons pillé les ceps d'automne ;

Le moût bruissait au fond des cuves,

Pour les maîtres, saouls de chauds effluves,

Le sang de nos cœurs emplit la tonne.

L'eau langoureuse endormait les saules ;

Vers le déclin des tièdes journées

Elle frôlait de lèvres pâmées

Les seins roses, les blanches épaules.

Le chœur estival des femmes nues

Plus doux que le chant des tourterelles

Propageait parmi les roseaux grêles

Le frisson de voluptés inconnues.

Roseaux, vous clorez nos pauvres huttes.

D'autres prendront vos fragiles âmes ;

Ils évoqueront les belles femmes

Avec la voix magique des flûtes.

Notre peau s'use au fer des navettes,

Notre peau gerce à tistre la soie ;

Dehors le printemps chante et flamboie :

Nous ne connaissons ni fleurs ni fêtes.

Toujours notre front dolent s'incline

Vers le métier dès la prime aurore ;

Toujours nos doigts fanés font éclore

De fraîches fleurs dans l'étoffe fine.

Et sur le linceul et sur les langes

Des empereurs porphyrogénètes

Nous entrelaçons les fauves bêtes

Qui rôdent dans nos songes étranges.

Nous avons dompté les mers funèbres

Et vaincu leurs gueules forcenées :

La lèpre mord nos mains décharnées

Ronge la moelle de nos vertèbres.

En vain le soleil d'été rayonne :

Car nous nous traînons dans les venelles,

Grelottant de fièvres éternelles,

Et sur nos os la laine frissonne.

Cependant nous portions dans la cale

La poudre d'or et les aromates

Et de souples filles aux chairs mates

Mûres de lumière orientale.