Voix des silencieux a la patrie
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Nous n'avons pas été les clairons de tes fêtes
Quand, avant le combat, ton peuple, ivre d'orgueuil,
Chantait ; et quand le poids des immenses défaites,
France, en courbant la tienne, est tombé sur nos têtes,
Nous n'avons pas été les chantres de ton deuil.
Quelle sourde douleur pour une âme française
Quand on a déclaré la guerre ceux du Rhin,
Et que tant de Français, « le cœur léger, » pleins d'aise,
Sur les grands boulevards criaient la Marseillaise,
Et hurlaient en riant « A Berlin ! à Berlin ! »
Car nous ne comprenions ni leur joie imprudente,
Ni leur fauve désir de voir le sang couler ;
Et nous restions pensifs et sombres, comme Dante,
Voyant dans l'avenir cette autre, triomphante,
Faire sous ses pas lourds ton sol pur s'écrouler !
Avec l'empereur lâche et ses généraux louches,
Les bataillons trahis et les drapeaux vendus,
Les bons canons béants sans pâture leurs bouches,
Et les soldats sans chefs, sons pain et sans cartouches,
Ce jour vint. — [il manque un mot] bruyants se jugèrent perdus.
— Deux Décembre chassé, sa meute était en fuite.
— Lors, pour ne signer pas ta honte, de son nom,
Quand il vit, sous ses murs, Guillaume — avec la suite.
Paris grossit sa voix de la voix du canon,
Et son premier obus à la Prusse dit « Non ! »
Non, nous ne voulons pas la paix qui déshonore ;
Non, non, nous avons trop du repos acheté
Au prix du servilisme et de la lâcheté
O vainqueur insolent, regarde cette aurore,
Vois, c'est la République avec la Liberté !
La morte a soulevé la pierre de sa tombe,
Et la morte aujourd'hui revient pour secourir
Ceux qui confusément, sans elle, allaient mourir !
O Prusse, elle est la foudre ; ô Prusse, elle est la trombe,
Et dans leur bain de sang tes aigles vont pourrir !
Nous vaincrons. — L'échafaud que ta folie élève
Pour y faire monter les fortes nations,
O roi, s'écroulera comme la tour d'un rêve,
Quand nous ferons bouillir, chez ton peuple, la sève
Brûlant le tronc séché des dominations.
l'échafaud. — Ah ! le sort est sans miséricorde !
Quand le peuple a couvert un roi de son haro,
C'est le linceul de chaux après le sac de corde,
En l'an premier, Capet, place… de la Concorde ;
Sois pensif, roi Guillaume ; — hier, Queretaro !
Nous vaincrons, et, vainqueurs : « C'est assez de souffrance,
« Nos frères, c'est assez d'hommes sacrifiés,
« De jougs, d'affronts subis, voici la délivrance,
« Voici la liberté marchant avec la France :
« Plus de rois ! Tyrannie et tyrans, à leurs piés !
Nous vaincrons. — C'est alors, ô grandeurs infléchies,
Qu'on verra, sous les feux de son large flambeau,
Comme une République, en sortant du tombeau,
Petit faire son réveil crouler deux monarchies.
Et plusieurs descendront du trône à l'escabeau.
Nous vaincrons, et tous, tous, parole, enseigne, armées,
Diplomates, drapeaux, canons de bronze épais,
Porteront par le monde avec les Renommées,
O République, ô France, ô vous nos bien-aimées
Vos noms, dans le contrat d'une éternelle paix !
Ah ! c'est que nous t'aimons, France, avec furie,
Depuis qu'on reconnait en toi le grand lion ;
Et qu'on a sur leur coup, leur trône et leur curie,
Fait passer, tel Hercule en l'antique écurie,
Le fleuve Révolution !
C'est, que nous souffrions, more, de voir leur nombre
Conspirer leur richesse et ton abaissement ;
Acharnés, comme aux flancs d'un grand vaisseau qui sombre,
Des tarets, sans répit, creusent leurs trous dans l'ombre,
Pour avancer le jour de l'engloutissement.
C'est que l'orgueil du lâche et la gloire du crime
Soulevaient notre cœur pour nous comme pour toi.
Les fiertés se courbaient sous la terreur intime,
L'honneur et l'équité descendaient de leur cime ;
Bonaparte étant prince, et le vice étant roi.
Les peuples nous trouvaient indignes de nos pères,
Chacals fils de lions, et nains fils de Titans.
Sur nos lâches torpeurs nous fermions nos paupières,
O France, et nous avions moins de cœur que tes pierres :
Français insoucieux de sortir de tes flancs.
C'est qu'ils t'aiment surtout, ces fils, de l'amour forte,
Du juge, sans pitié, muet et solennel,
Et qu'ils voudraient plutôt te voir morte, oui, toi, morte,
Que de voir le Prussien, ayant forcé ta porte,
Étaler ses carcans sur ton sein maternel.
Mais ces fils, à l'horreur de la tombe qu'on creuse
Pour toi, qui t'es refait une virginité,
Reprenant dans leur deuil un courage irrité,
T'aiment bien mieux sanglante et t'aiment douloureuse,
Dans ta tristesse grave et ta virilité.
Quand ils ont mis le doigt dans tes larges blessures,
Sans implorer le ciel et pousser de grands cris,
Mère, ils ont tous juré de venger tes injures,
En faisant de leurs corps saignants comme des mûres
Un chemin triomphal tes pieds blancs meurtris.
Ils ont fortifié leur âme dans l'épreuve.
Ils veulent, pour leur mort, qu'en un jour de courroux,
(De leur farouche amour impérissable preuve)
Ton coq républicain, comme un vautour, s'abreuve
Du sang et vermeil des Germains au poil roux.
Eux morts, si des vivants quelqu'un demandait compte
Du silence où restaient ces héros soucieux,
Montrant leurs corps raidis, la face vers les cieux,
Réponds, France, réponds à cet homme-là : « Compte,
« Vois comme ils m'ont prouvé leur amour, et fais mieux. »