Voyage au pays de cocagne

By Pierre-Jean Béranger

Written 1815-01-01 - 1815-01-01

Ah ! Vers une rive

Où sans peine on vive,

Qui m'aime me suive !

Voyageons gaîment.

Ivre de champagne,

Je bats la campagne,

Et vois de cocagne

Le pays charmant.

Terre chérie,

Sois ma patrie :

Qu'ici je rie

Du sort inconstant.

Pour moi tout change :

Bonheur étrange !

Je bois et mange

Sans un sou comptant.

Mon appétit s'ouvre,

Et mon œil découvre

Les portes d'un louvre

En tourte arrondi ;

J'y vois de gros gardes,

Cuirassés de bardes,

Portant hallebardes

De sucre candi.

Bon dieu ! Que j'aime

Ce doux système !

Les canons même

De sucre sont faits.

Belles sculptures,

Riches peintures

En confitures,

Ornent les buffets.

Pierrots et paillasses,

Beaux esprits cocasses,

Charment sur les places

Le peuple ébahi,

Pour qui cent fontaines,

Au lieu d'eaux malsaines,

Versent, toujours pleines,

Le beaune et l'aï.

Des gens enfournent,

D'autres défournent ;

Aux broches tournent

Veau, bœuf et mouton.

Des lois de table

L'ordre équitable

De tout coupable

Fait un marmiton.

Dans un palais j'entre,

Et je m'assieds entre

Des grands dont le ventre

Se porte un défi ;

Je trouve en ce monde,

Où la graisse abonde,

Vénus toute ronde

Et l'amour bouffi.

Nul front sinistre ;

Propos de cuistre,

Airs de ministre,

N'y sont point permis.

La table est mise,

La chère exquise ;

Que l'on se grise :

Trinquons, mes amis !

Mais parlons d'affaires.

Beautés peu sévères,

Qu'au doux bruit des verres

D'un dessert friand,

On chante et l'on dise

Quelque gaillardise

Qui nous scandalise

En nous égayant.

Quand le vin tape

L'époux qu'on drape,

Que sur la nappe

Il s'endort à point ;

De femme aimable

Mère intraitable,

Ah ! Sous la table

Ne regardez point.

Folle et tendre orgie !

La face rougie,

La panse élargie,

Là, chacun est roi ;

Et quand l'heure invite

À gagner son gîte,

L'on rentre bien vite

Ailleurs que chez soi.

Que de goguettes !

Que d'amourettes !

Jamais de dettes :

Point de nœuds constants.

Entre l'ivresse

Et la paresse,

Notre jeunesse

Va jusqu'à cent ans.

Oui, dans ton empire,

Cocagne, on respire…

Mais, qui vient détruire

Ce rêve enchanteur ?

Ami, j'en ai honte ;

C'est quelqu'un qui monte

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Du restaurateur.