I

By Henri Barbusse

Written 1895-01-01 - 1895-01-01

Elles sont mortes, ses amies,

Ses amis sont là-bas, là-bas…

Elle s'avance à petits pas

Parmi des choses endormies.

Son âme se plaint doucement,

Dans les sous-bois, prés des fontaines,

Elle voit des formes lointaines

Qui vont, pleines d'apitoiement.

Devant sa pauvre âme tremblante

Tous les souvenirs sont passés,

Le soir, avec leurs dos lassés,

Et leur démarche nonchalante.

Dans son calme fauteuil de bois,

Je vois sa taille qui se penche,

Puis je vois sa figure blanche

Qui sourit parmi les sous-bois.

Ses pieds mignons foulent les mousses,

Les oiseaux ont de petits cris,

Et ses amours et ses yeux gris

Sont de vieilles histoires douces.

On eût dit qu'elle allait parler,

Ses lèvres chuchotaient entre elles,

Et l'on voyait dans ses mains frêles

L'habitude de consoler.

Mélancolique et matinale,

Quand je regarde, je la vois,

Très vieille avec sa vieille voix,

Dans les feuilles de soleil pâle.

Et ce n'est plus le beau soleil ;

C'est le soir, dans le salon tiède :

Le feu, la lampe… On cause, on cède

Aux baisers aimants du sommeil.

Au foyer une flamme rampe,

Et dans le salon qui s'endort,

Quelques amis qu'éclaire encor

La lueur faible de la lampe…

Puis, il te faudra les quitter.

Le jour souffre et revit encore :

Mais toi, la blancheur de l'aurore

Ne te fera plus grelotter.

La mort viendra sans te le dire

Toucher tes lèvres sans couleur,

Où la joie, et puis la douleur

Sont mortes dans un lent sourire ;

Puis ton cœur, maison du bon Dieu,

Où tant d'amis étaient ensemble

-Et leurs fronts dans la nuit qui tremble

Se diront vaguement adieu.

Tes yeux, où les jours sans secousses

Ont mis de la tranquillité,

Et tes épaules de beauté

Que la fatigue a faites douces.

La très vieille dame était morte.

Alors je suis venu vers toi,

Un jour qu'il faisait triste et froid

Et qu'il pleuvait devant ta porte.

Je vis tes longs cheveux bouclés

Et leur or pâle qui frissonne,

Et ta piété monotone

Dans tes yeux bleus et désolés.

Tu fus la clarté gracieuse

Qui m'environnait, et je sais

Qu'au fond, un peu, tu frémissais

Avec ton âme sérieuse…

Ta robe droite du dimanche

Laissait à nu ton petit cou.

Tu ne me parlais pas beaucoup,

Tu rôdais dans la maison blanche…

… J'entendais rêver des ruisseaux

Sous le repos des saules pâles.

Dans mes mains tristes et royales

J'ai tenu leurs âmes d'oiseaux…

Elles ont des rondes d'amour

Et des yeux de petites filles.

Elles ont des bouches gentilles

Et des questions ; tout autour…

Au pays morne sans saison

Où je vais seul, lent patriarche,

Je vois s'ouvrir devant ma marche

Le grand regard de l'horizon.

Je porte en moi ma vie altière

Le ciel est gris ; mon cœur se fond

Dans mon orgueil vide et profond

Comme un bonheur dans la lumière.