LXXXIX

By Tristan Derème

Written 1922-01-01 - 1922-01-01

En vain tu mets tes doigts sur mes yeux inquiets

Et me caches les prés, les branches et le ciel,

Ô doux amour, ô toi qui es

Du féminin au pluriel !

Exiges-tu que d'une voix endolorie

Je dise les brasiers que ton sourire allume,

En un livre de la série

In-seize à troisfrancs. le volume ;

Ou que, trempant encor ma plume dans mon cœur,

Car déjà ton regard a séché l'encrier,

Je te figure, archer vainqueur,

Coiffé de myrte et de laurier ?

Ma plume ne sert plus qu'à débourrer la pipe

Que je fume le soir sous les saules moroses

En songeant à l'ombre qui fripe

Les espérances et les roses.

Laisse-moi. Je me plais à voir glisser le vol

Sur l'immobile azur des pigeons gris et blancs ;

À quoi bon nouer à mon col

Tes bras perfides et tremblants ?

Tu verras en sanglots mainte âme évanouie

Baiser tes pieds en implorant la servitude ;

Moi, j'ouvrirai mon parapluie

Pour danser dans la solitude.